Relecture des textes sacrés
À partir d'une perspective féminine
La question de la femme en islam a depuis longtemps été au cœur de tous les débats dans le monde musulman et non musulman…De l’intérieur des sociétés islamiques on clame haut et fort que la femme en islam a tous ses droits, qu’elle est honorée par l’islam, protégée et que toute tentative de changement à son statut tel qu’il est admis officiellement serait une atteinte aux valeurs sacrés de l’islam…
Dans le monde non musulman essentiellement occidental l’image de la femme musulmane est plus que désastreuse…Elle est le prototype par excellence de la femme opprimée, soumise et éternelle recluse des bas fonds d’un harem qui s’est modernisé dans son apparence mais qui reste structurellement le même…
La terminologie produite et la description faites autour de cette problématique de la femme est prolifique, stéréotypée et essentialisée à outrance… Depuis le voile ; la burqua, le tchador, aux crimes d’honneur, mariages forcés, polygamie ; en passant par le statut juridique rétrograde et l’analphabétisme et l’ignorance qui sont l’apanage de ces femmes dans les statistiques mondiales…:Le constat est réellement accablant…
Alors cette image de la femme musulmane telle qu’elle est véhiculée de nos jours, est-elle réelle ou fait –elle partie , d’une, parmi les multiples tentatives de diabolisation de l’islam ?…Cet islam qui a toujours incarné l’Autre dans le discours occidental et qui actuellement après le 11 septembre , est devenu le symbole du terrorisme et de la violence …
Les critiques envers l’islam en général et la femme en particulier sont- elles toutes à mettre sur le registre de cette vision manichéenne du monde, cette islamophobie grandissante et qui devient réellement inquiétante ou bien faudrait-il prendre la peine de faire la part des choses et de ne pas tomber justement dans cette vision binaire en répondant par un discours toujours sur la défensive ? …Un discours passionné essentiellement basé sur la réaction identitaire… L’occident accuse l’islam de tous les maux en l’opposant en tant que système monolithique à tous les concepts modernes et érige des slogans sans cesse ressassés comme l’islam et la démocratie, l’islam et la laïcité, l’islam et les droits humains ; l’islam et les droits de la femme…
Et les musulmans répondent toujours avec un discours de justification : l’islam n’est pas ceci, l’islam n’est pas cela et se confortent ainsi dans une posture de victimisation récurrente qui sursoit de façon incessante tout effort de discernement et tout véritable travail d’autocritique…
Je crois qu’à ce niveau pour résumer le propos sans rentrer dans les détails, il faudrait qu’on se mette d’accord sur un point à mon humble avis très important : parmi toutes les critiques faites inlassablement à l’islam et aux musulmans, celle concernant le statut de la femme, malgré sa médiatisation forcenée et parfois son instrumentalisation malhonnête, s’avère être la plus juste, la plus vraie et la plus sensée…
Bien entendu, il faudrait nuancer et savoir garder en tête le fait que le statut de la femme musulmane n’est pas le même dans le monde musulman, qu’il y des différences entre la musulmane turque et afghane, la malaisienne et la saoudienne entre la marocaine et la pakistanaise…Et qu’il existe aussi des différences entre les musulmanes d’un même pays, entre la citadine et la rurale, entre l’intellectuelle et l’ouvrière…Malgré tout cela il reste flagrant que la femme musulmane et ce quelque soit son statut social, professionnel ou géographique, souffre d’un ensemble de discriminations, à des degrés variables certes, mais qui resteront tous plus ou moins cautionnées par le religieux….
A ce niveau là on peut se poser une question très claire : est ce que c’est vraiment l’islam en tant que religion qui légitime cette discrimination des femmes ou bien la lecture qu’on en fait ? Est-ce que l’islam justifie la répudiation, le mariage forcé, l’analphabétisme, est ce que l’islam interdit aux femmes d’accéder aux fonctions politiques, est ce que l’islam encourage la polygamie, la violence contre les femmes, est ce que l’islam infériorise la femme en lui donnant la moitié de l’héritage et en lui interdisant le témoignage ? En définitive, est-ce que l’islam énonce que l’homme est supérieur à la femme comme le suppose la majorité des musulmans ??
Il est facile de répondre par la négative …
Mais il sera plus difficile de le prouver tant la jurisprudence islamique a longtemps légiféré dans ce sens autrement dit en cautionnant cette discrimination au nom de l’islam…
C’est devant ce constat là, ces questions et ses assertions qu’il y a un certain nombre d’années des voix se sont levées pour contester cet état de choses. Des femmes- et des hommes aussi- ont décidé d’aller puiser directement dans les sources à savoir Coran et tradition du prophète et ouvrages d’exégèse pour voir ce qu’il en est…
Le résultat a été édifiant de par les différentes constatations qui en ont été faites et que l’on peut énumérer brièvement comme suit :
1-Il existe un réel et énorme décalage entre le texte et le vécu des musulmans : en effet, les coutumes géographiques et le système patriarcal sont le plus souvent à l’origine d’une véritable culture de subordination des femmes dans la grande majorité des sociétés musulmanes…
2-Entre l’esprit du Coran et la tradition du prophète d’une part et les ouvrages classiques d’exégèse (Tafassirs) d’autre part il y a un réel malentendu : les lectures interprétatives élaborées par des savants influencés par leur environnement socioculturel fortement patriarcal ont forcé le texte et donner lieu à des interprétations sexistes dont certains ont été parfois complètement à l’opposé du message sacré…
3- Prédominance de la lecture littéraliste qui a pris le dessus au détriment de la lecture spirituelle intériorisée ce qui a figé le texte voire tué la parole…Le résultat est que nous avons des compilations d’exégèse qui datent des premiers siècles de l’islam et qui sont encore de mise actuellement …
4- Il existe dans le Coran une véritable pédagogie divine de libération de la femme qui a été détournée, dévaluée et écartée par la lecture machiste…
5- La citadelle du savoir religieux a été depuis presque toujours monopolisée par des savants hommes qui se sont autoproclamés gardiens du Sacré et ont interdit le droit de savoir aux femmes…
6- L’apport impressionnant des femmes érudites des premiers siècles jusqu’au 14eme a été marginalisé voire complètement discrédité en faveur d’une élite savante masculine…
Devant cet état de choses, un véritable mouvement s’est mis en marche afin de lutter contre cette lecture misogyne et c’est à partir de cette perspective, celle d’une lutte féminine le plus souvent non reconnue, minimisée, voire totalement ignorée, que je voudrais témoigner aujourd’hui…Parler au nom d’un engagement féminin, que je revendique, qui se veut spirituellement musulman, enraciné dans la réalité d’une appartenance mais qui aspire à un universel partagé comme un bien commun de l’humanité…Cet engagement se fait au nom des références musulmanes et considère que l’islam peut être vécu et doit être vécu comme un message émancipateur…
Ce mouvement est fait de femmes qui revendiquent une lecture de l’islam avec un regard libérateur motivées par leur foi et leurs convictions… Elles ont décidé délibérément de réécrire leur histoire et de redéfinir leur identité, domaines longtemps considérés comme propriétés exclusives des hommes musulmans… C’est dans cette vision des choses, qu’actuellement émerge ce que l’on pourrait nommer un véritable mouvement féminin, celui d’une troisième voie, qui se situe à mi chemin entre une aliénation occidentale et un traditionalisme fermée.. Une nouvelle dynamique qui propose une nouvelle lecture des textes religieux à partir d’une perspective féminine… C’est que l’on a appelé aussi « la nouvelle lecture féminine de l’islam » …
Des voix se lèvent aussi bien parmi les musulmanes d’occident qu’en terre d’islam pour revendiquer une relecture de fond des textes afin de réviser les nombreuses injustices commises au nom de l’islam envers les femmes… C’est un mouvement qui tente de déconstruire le monopole de la connaissance religieuse traditionnellement assignée comme privilège exclusif à l’homme en proposant une relecture équilibrée et nuancée des textes et qui se veut réaliste par rapport au contexte actuel…Ce projet de « libération » de la femme musulmane se veut donc intrinsèque aux enseignements coraniques car beaucoup de femmes musulmanes intellectuelles et universitaires contestent aujourd’hui l’analyse qui prétend que l’inégalité des sexes, l’oppression et le système patriarcal , soient des valeurs inhérentes au Coran. Elles prétendent ainsi démontrer le contraire autrement dit que les sources islamiques peuvent être lues comme sources libératrices... Elles dénoncent aussi le fait que certaines interprétations des textes scripturaires sont devenues secondairement elles mêmes sacrées ce qui a favorisé une certaine institutionnalisation de la misogynie en islam et ce du fait que de nombreux savants hommes ont ignoré le message universel de l’islam et sont restés prisonniers de leurs contexte culturel…
C’est donc à un véritable travail de reconstruction de l’image de soi, auquel, ce sont engagées des femmes musulmanes qui luttent contre toutes les formes de ségrégation et d’injustices auxquelles elles restent soumises le plus souvent au nom d’une interprétation religieuse tronquée ….
Ce travail de "relecture" se veut intrinsèque aux valeurs de l'islam mais il se veut ouvert aux véritables valeurs universelles partagées par notre humanité…Il ne se détermine pas en fonction de la crainte d'une occidentalisation mais plutôt par nécessité d'un besoin de "retour aux vrais sources" afin de "revoir" le statut d'autonomie qu'offre l'islam à la femme...
On relit notre passé pour mieux construire notre présent et mieux penser notre futur...On le relit parce que justement au nom de ce passé on a instauré une véritable culture d'asservissement de la femme au nom du sacré...
On a trop longtemps utilisé l'ignorance des musulmanes et des musulmans de leur religion pour leur imposer des "lectures" littéralistes figées qui ont fini par scléroser toute pensée et tuer et interdit toute réflexion…
« Revisiter » tout cela n'est pas chose aisée....Les résistances sont énormes car il n'y a jamais eu de véritable travail de fond ...de véritable autocritique de l’histoire musulmane...
Justement il n’est pas aisé de bousculer toutes ces coutumes et de ce fait celles qui entreprennent ce genre de lecture seront critiquées sur deux fronts : d’abord par les musulmans traditionalistes et les extrémistes qui considèrent cette relecture comme une remise en cause du sacré et refuse tout dialogue et de l’autre coté par un certain nombre d’intellectuels musulmans ou non qui se considèrent « libéraux » et « modernistes » et qui rejettent l’apport du religieux et ce quelque soit son contenu, car ils sont eux aussi dans une vision essentialiste qui refuse l’autre du fait de sa différence…au nom d’un universalisme qui est le leur …
Cette lutte ne sera pas facile …
Il va sans dire aussi que cette relecture des sources à partir d’une perspective féminine n’est peut être pas la solution aux problèmes que vivent les femmes dans nos sociétés …Mais cette relecture aura au moins le privilège de redonner la parole aux femmes au sein d’un discours islamique qui leur était traditionnellement hermétique…
Et ne dit-on pas que prendre la parole c’est déjà une manière d’agir ??