Obama a fait
preuve d’un réel courage intellectuel et d’un profond sens du
réalisme politique puisque la majorité des problèmes contemporains
ont été soulevés, même les questions qui fâchent comme la démocratie
des régimes arabo-musulmans, et ce en martelant ce discours à
l’intérieur d’un pays qui, le moins que l’on puisse dire, n’est pas
le meilleur modèle en termes de démocratie et de droits humains.
Il est vrai qu’il
faudrait du temps, beaucoup de patience et un brin de ténacité
aussi pour que toutes ces promesses de réconciliation puissent
se concrétiser ou du moins commencer à prendre forme. Mais il serait
de mauvais goût et un tant soit peu abusif de ne pas voir dans ce
discours une sincère volonté de changement et les prémisses d’une
nouvelle volonté d’apaisement et de sérénité entre le monde
Occidental et les Musulmans.
En effet, à
l’heure où l’islam, même sous des dénominations subterfuges
d’islamisme ou de fondamentalisme, reste l’épouvantail préféré des
politiques occidentales, Obama, dans ce discours, fait preuve d’une
véritable politique de discernement et replace l’islam et
ses contentieux géopolitiques dans leurs registres respectifs. Et
c’est dans ce sens que le début de son discours sur l’historique de
l’islam a toute sa portée.
Obama ne fait
pas, comme le font certains, à savoir nous « berner » avec l’âge
d’or de l’islam mais il procède à une véritable « relecture
historique » de l’apport de l’islam à la civilisation humaine et de
ce fait discrédite cette théorie - très en vogue actuellement chez
certains représentants occidentaux - des racines exclusivement
judéo-chrétiennes de l’Occident et réaffirme ce que des historiens
occidentaux n’ont cesse de redire : « Oui , l’Occident est
redevable au monde islamique »[1]. Nous sommes donc loin ici des
discours paternalistes, à relents colonialistes, que certains
leaders occidentaux ont l’habitude de tenir aux populations
musulmanes et où le rapport de force et l’humiliation sont devenus
usuels.
Obama , par sa
trajectoire personnelle, qu’il réitère à chaque occasion, de noir
américain, ne peut pas rester insensible à cette politique de
l’humiliation subie par les populations musulmanes et son discours
prouve qu’il a compris que c’était là le nœud du problème.
Il reste aussi,
que, sur le plan de la symbolique, le discours d’Obama au Caire est
aussi précurseur quant à son approche sur les questions de la foi et
des convictions religieuses. Obama diffère voire se démarque de tous
les autres leaders occidentaux quant à son approche de la foi en
général et de celle du respect des autres et notamment des musulmans
en particulier.
Son rappel, quant
à l’importance de l’égalité femmes hommes et des droits des femmes,
est un autre signe de démarcation par rapport au discours
occidental, typique de l’ordre colonial, où s’imbriquent
insidieusement racisme et sexisme. Il dédramatise aussi la
question du voile des femmes musulmanes alors qu’en Europe –et
actuellement au Québec - le débat sur cette question frise le délire
et l’hystérie collective. Obama a bien compris que les femmes
musulmanes, voilées ou pas -là n’est vraiment pas le problème - ont
la possibilité de devenir des leviers importants des transformations
radicales au sein même de la tradition islamique…
Enfin, son
respect, sa revalorisation des convictions religieuses et son
attachement personnel et imperturbable à la foi rejoint celui des
musulmans qui ont toujours eu du mal à se faire comprendre par les
Occidentaux sur ce point là. Un président des Etats-Unis d’Amérique
qui valorise la foi tout en se revendiquant moderne et en respectant
les convictions religieuses des musulmans et leurs choix
spirituels, c’est là un signal fort et déterminant, pour
l’instauration d’un nouveau climat de confiance et d’espoir,
indispensables à notre futur commun de civilisation humaine.
Mais Obama, ne
fait pas que respecter le choix des musulmans. Il fait preuve
d’une véritable empathie envers les Musulmans du monde. C’est sa
démarche de croyant , bercé, depuis son jeune âge, par un
multiculturalisme familial et une ouverture sur le monde qui a
façonné sa vision sur les Autres et qui fait de lui un véritable
humaniste animé d’une spiritualité qui transcende tous les
particularismes religieux.
C’est bien là
aussi le moment fort de son discours, où il aspire à une paix
mondiale se nourrissant de toutes les valeurs universelles et de
toutes les traditions religieuses. Certains y verront une rhétorique
qui relève plus de l’idéologie utopique et que contredit une
réalité allant à contre-courant de ce beau discours angélique.
Certes, on peut douter et rester sceptique devant tous les dégâts
commis au nom de la démocratie et de la « realpolitik »
internationale mais, outre la cohérence et le pragmatisme du
discours d’Obama, ce sont aussi les métamorphoses sociétales, crise
économique, échec de l’ingérence militaire et de la politique
impérialiste inclus, qui font que l’ère du changement a sonné.
Le conflit
israélo-palestinien reste, certes, l’un des grands défis de cette
nouvelle page de l’histoire qui ne pourra être vraiment tournée sans
qu’il y ait une véritable volonté politique des Etats-Unis à
résoudre ce problème qui reste au cœur de toute la sensibilité
musulmane. Obama, dans son discours, a là aussi fait preuve de
courage. Certes l’on aurait aimé l’entendre plus insistant sur les
souffrances des Palestiniens, mais force est de constater que ses
paroles tranchent par rapport à ses prédécesseurs et à celles des
responsables européens qui, lors des moments forts du massacre de
Gaza, ont fait preuve , quant à eux, d’une pitoyable apathie
politique.
Il reste enfin
que ce n’est pas le seul discours d’Obama, malgré sa sincérité et
ses promesses séduisantes, qui va régler les problèmes du monde
arabo-musulman. Loin de là, les musulmans (régimes politiques,
élites et peuples) doivent ensemble se pencher sur les véritables
problèmes en instance dans leurs sociétés respectives. Et ils sont
malheureusement fort nombreux. Il faudrait, pour cela, l’émergence
d’une nouvelle « conscience critique » musulmane capable de relever
des défis aussi divers qu’urgents tels que ceux de la gouvernance
démocratique, des droits humains, de l’éducation et aussi de
l’approche réformiste des questions relatives à l’islam et de sa
contextualisation. Tout cela, évidemment ce n’est pas Obama qui
va le résoudre, quoique, à travers son discours on perçoit des
passerelles qui pourraient aider à y arriver.
N’empêche que ce
discours de l’espoir nous a donné l’envie d’y croire. Le temps d’un
discours. D’espérer et de revendiquer ce qu’Obama incarne sans aucun
doute : une modernité spirituelle et métissée…
[1] Un Collectif de 56 chercheurs en histoire
et en philosophie du Moyen Age :www.libération.fr/rebonds.
Asma Lamrabet