Mariage des mineures : nécessité d’une clarification du point de vue religieux

Asma Lamrabet

Le 15 Mai 2012

Je voudrais aborder cette question du mariage des mineures, non pas à partir des lois et du juridique, qui ont toute leur importance, mais à partir du religieux, qui constitue le référentiel incontournable des sociétés majoritairement musulmanes et qui continue d’influencer fortement le vécu et les normes socioculturelles contemporaines.

En effet, la thématique des femmes en général, dont celle des lois du mariage, sont essentiellement appréhendées à partir des lois dites islamiques. Et vu,  l'étendue de cet ancrage religieux dans nos sociétés et de sa résurgence  depuis des décennies dans notamment sa vision rigoriste, il est important de le prendre en considération et d’étudier ce qu’il a à nous dire aujourd’hui sur un grand nombre de questions essentielles quant au vivre ensemble des sociétés  musulmanes.

Et concernant cette question du mariage des mineures, il est certain qu’elle puise  ses origines  dans un terreau culturel imprégné de tradition religieuse mais où la part du religieux a proprement dit et du coutumier est difficile à distinguer, tant les deux restent fortement imbriqués. Vu, donc,  l’impact de l’interprétatif religieux dans l’imaginaire collectif musulman, fragilisée par un terreau culturel patriarcalement prédisposé , il est donc important et utile dans un premier temps de voir ce que disent - et ce que ne disent pas -   les sources scripturaires de l’islam quant à cette question du mariage des mineures afin de pouvoir affirmer ou infirmer l’origine religieuse ou non du problème et de mieux en cerner les solutions et de là d’en prévenir les dérapages .

Que dit le religieux ?

« Le mariage des mineures (zawaj assaghirate) est autorisé par l’islam ». Cette affirmation est largement reproduite dans les compilations de  l’exégèse classique et traditionaliste, ainsi que dans les manuels de Fiqh, droit musulman  et semble être, en général, entérinée  par  un certain discours religieux contemporain.  
Tout d’abord de quel religieux est-on en train de parler ?  Il est évident que nous sommes aujourd’hui plus qu’hier confrontés à une confusion entre les différents concepts sources  de déductions simplistes et erronées.
Coran, Sunna, Hadith, Charia, Fiqh ? …

Très rapidement les principales sources de l’islam en tant que religion, reste le Coran en tant que texte sacré révélé. La sunna ou Hadith est quant à elle considérée comme la deuxième source et elle correspond à la tradition du prophète, à ses dires et ses affirmations qui souvent viennent éclairer voire étayer les grandes orientations coraniques. La sunna reste malgré le grand travail de recherche  et de critique assez rigoureux auquel elle a été soumise, durant les premiers siècles de l’islam, source de questionnements et de remise en question pour un grand nombre de hadith  et elle doit dans tous les cas être secondaire par rapport au Coran qui reste LA source préliminaire et authentique.
La confusion entretenue autour de la Charia est impressionnante du fait qu’il y en ait deux compréhensions : la première dans son sens coranique : modèle (charaa, chariatan) de source, de voie, en gros une éthique de vie qui transmet des valeurs universelles : justice (adl), liberté de conscience , savoir (ilm), raison (aql)…La deuxième compréhension est celle qui réduit cette voie à un code légal et aux versets qui évoquent des sanctions (comme les châtiments corporels) et qui sont dans l’ensemble des versets dits conjoncturels. La vision rigoriste et radicale de l’islam utilise cette deuxième version de la Charia.

Le Fiqh ou droit musulman, est quant à lui,  une science qui s’est développé à partir du 9ème siècle (1 siècle après la révélation) et qui est un corpus d’interprétations des versets et de la tradition du prophète. Il est à retenir que c’est le Fiqh dans sa version interprétative et à travers les grandes écoles juridiques,  qui vont au fil de l’histoire de la civilisation islamique finirent par supplanter le texte sacré c’est à dire le Coran qui est La Source. Le Coran est sacré et le Fiqh n’est qu’interprétation humaine, renouvelée et contextualisée par les différentes générations de savants musulmans.  

Que dit la 1ère  source : le Coran : Y a t-il des versets qui parlent ou préconisent le mariage pour les mineures ?
La réponse est résolument :NON , aucun verset ne parle de mariage avec des mineures ; bien au contraire, on retrouve clairement dans le Coran,  un verset qui fait allusion explicitement à l ‘âge du mariage (idha balaghou al nikah) en le conditionnant à la maturité ou à la raison (Arruchd) (fayin anasstoum mihoum ruchdan) (1) .    Le mariage dans le Coran est décrit comme étant un pacte moral ou contrat lourd de sens (Mithaq ghalid) entre des partenaires qui doivent faire preuve de concertation (Tashawur) et d’une profonde entente mutuelle (Taradi), d’amour et de bonté infinie (Mawada wa Rahma). Le mariage dans le Coran est édifié autour d’un concept clé : le bien commun (el Maarouf) (qui revient plus de 20 fois comme incitation réciproque au bien au sein du mariage) ; le Coran parle de droits équivalents aux obligations au sein du couple (wa lahuna mithlou aladhi alayhouna bil maarouf). On ne peut donc parler de mariage selon le Coran qu’entre deux personnes consentantes et en âge de capacité matrimoniale et qui ont les mêmes devoirs, droits et les mêmes responsabilités. (Même le droit musulman parle de conditions (chourouts) émises par les deux partenaires).

Certains défenseurs du mariage des petites filles parlent d’un verset ou le Coran parle du délai de viduité (ida) en citant « celles qui n’ont pas leurs règles » (wa lai lam yahidna) (2) , compris, par la lecture patriarcale, comme étant celles qui n’ont pas encore eu leurs règles, c’est à dire les petites filles ! Or ce verset cite celles qui étant en âge d’avoir leurs règles et  ne les ont pas eu et explique comment formuler leur ida…(exemple d’interprétation qui essaye de forcer le texte à dire ce qu’il ne dit pas !)

Que dit la tradition du prophète ? : On ne retrouve, là aussi, nulle part un hadith qui incite au mariage avec une mineure. Ce qui est à retenir de la tradition du prophète, c’est son insistance au consentement des femmes lors de leur mariage. La liberté proposée à la femme de choisir son partenaire c’était là sans aucun doute la grande innovation introduite par l’islam dans la société tribale de l’époque et qui contredit les mariages forcés encore en vogue de nos jours !. De nombreux récits rapportent  l’interdiction par le prophète de l’imposition du mariage voir combien de fois il a annulé  des  mariages conclus sans l’accord préalable de la femme concernée. C’est la preuve aussi que la tradition prophétique entendait le mariage comme un gage mutuel entre deux personnes en âge de s’engager dans la vie commune.

L’un des arguments massues  utilisés par les tenants d’un discours islamique favorable au mariage des mineures  est celui du mariage du prophète avec Aicha alors que cette dernière avait 7 ou 9 ans selon les versions. Il est vrai que cette question de mariage précoce  a été une récurrence dans l’histoire de l’humanité et n’est pas structurelle à l’islam ni à aucune culture. Elle a été durant longtemps  une coutume largement acceptée et pas très loin de nous nos grands mères ont pratiquement toutes étaient mariés autour d’une moyenne de moins de 16 ans .

Cependant, il nous est difficile d’admettre  les affirmations historiques concernant l’âge extrêmement jeune de Aicha lors de son mariage avec le prophète! D’ailleurs quand on essaye d’étudier de près les données historiques , telles qu’elles ont été transcrites dans la majorité des ouvrages classiques islamiques, on découvre l’existence de réelles contradictions et une confusion certaine quant aux dates du dit mariage, de l’âge de Aicha et sur le narrateur de l’histoire du mariage du prophète avec Aicha (Hicham Ibn Ourwa).

En effet, de  nombreuses études académiques contemporaines ont remis en question le récit de l’histoire de l’âge de Aicha et ont prouvé que cette dernière avait au minimum 18 ans lors de son mariage avec le prophète (3) . Ces différentes études montrent de manière évidente qu’il y a eu des erreurs de date flagrantes dans les premiers écrits historiques et la transmission de l’histoire du mariage de Aicha avec le prophète (4) .

Il faut le dire clairement : on ne peut plus accepter ce genre d’arguments et se cacher derrière les justificatifs du contexte géographique, de la culture,  de la particularité du prophète : comment peut-on accepter qu’un homme de la grandeur spirituel du prophète de l’islam ait pu se marier à son âge avec une petite fille de 7 ou 9 ans ?

Quelque soit le contexte sociologique de l’époque, la spécificité culturelle ici est inacceptable ! Cette histoire de l’âge de Aicha malgré le fait qu’elle soit transcrite dans un recueil comme le Sahih de Boukhari est de l’ordre de l’irrecevable !  Comment peut-on défendre au nom de l’islam des choses qui vont à l’encontre du Coran lui même, de la tradition du prophète et des principes humains universels  des plus basiques!

Conclusion

On ne peut plus justifier ce type de crime contre l’enfance par la culture et les traditions, encore moins par le religieux.

C’est là où à l’instar de toute  la thématique des femmes dans l’islam il faudrait savoir faire la part des choses entre un message spirituel qui a été résolument libérateur et révolutionnaire pour les femmes (et les hommes) à l’époque de la révélation, et toute la production savante comme l’exégèse et le Fiqh … Malheureusement,  ces compilations historiques qui, avec tout le respect que l’on doit avoir  pour l’intense travail de recherche et de réflexion qui a été effectué par leurs auteurs, restent un travail d’interprétation humaine lié au contexte et  à l’approche socioculturelle de chaque époque.

La majorité des interprétations islamiques classiques a  tellement était  sacralisée que toute critique est considérée aujourd’hui comme une atteinte ou un blasphème  vis à vis de l’islam. Or il faut le dire clairement, la majeure partie de ces interprétations et du droit musulman sont devenues aujourd’hui au 21è siècle complètement obsolètes et toute réforme profonde de la société doit passer inéluctablement par une réforme radicale et globale de la pensée et du discours produits par les commentaires traditionalistes.

Il faudrait savoir aujourd’hui éduquer nos jeunes et notre société aux grands principes éthiques de l’islam, qui sont la raison, la justice sociale et l’égalité… Les éduquer au  savoir et à une pédagogie spirituelle, qui serait non pas source de frustrations et d’interdits mais  source de liberté et d’épanouissement.

(1)   Coran 4, verset 6.
 (2) Coran 65, verset 4
(3) Penseurs et savants comme, entre autres,  Mahmoud Al Aquad, Cheikh Abd Assabour Chahin, Dr Adnane Ibrahim, Pr T O Shanavas .
 (4) Un article sur l’analyse critique de l’âge de Aicha à son mariage a été publié dans la revue « al Wadiha » de Dar el Hadith el Hassanya (Maroc), Numéro 5, 2009. Voir aussi l’article du Pr Shanavas : http://www.ilaam.net/Articles/Ayesha.html